Les vieux métiers

Qui se souvient de ces menuisiers dans leurs ateliers exigus où trônait l'établi, où les outils à main étaient rangées dans un ordre immuable ? Ces ateliers où le va-et vient des rabots et varlopes rythmaient des gestes précis et réguliers, où ciseaux et bédanes creusaient entailles et mortaises sous les coups de maillet, au milieu des copeaux et dans l'agréable odeur du bois.

Qui se souvient de ces charpentiers, couvreurs, maçons ou plâtriers, qui au gré de leur commande, se déplaçaient dans les fermes, soit à pied les outils à l'épaule, soit à vélo sur des chemins caillouteux semés d'ornières, soit en carriole tirée par un cheval ?
Niveau à pendule, dit de Salomon Boîtes de charpentier
Rabot sculpté par le menuisier Croix taillée dans une ardoise, fixée au faîte du toit
Qui se souvient de cette lignée d'ébénistes ceints d'un tablier bleu, l'oeil vif et la cigarette sous la moustache, qui se promenaient dans la campagne, une canne à la main, à la recherche d'un noyer ou d'un merisier qu'ils achetaient sur pied après l'avoir sondé, de leur barraque en bois dans laquelle séchaient les planches, de leur atelier où tout un assortiment d'outils de traçage, de corroyage, de façonnage, de sculpture, d'assemblage et de finition étaient posés sur les établis ou rangés contre les murs, de cette énivrante odeur de colle et de cire mélangées, de ces meubles somptueux, véritables chefs-d'oeuvre réalisés par de véritables artistes ?
Qui se souvient de ces couturières qui avec leur machine à coudre à pédale confectionnaient avec goût et habileté, chez elles ou chez leurs clientes, robes et manteaux ?

Rares étaient les paysans qui n'employaient pas de domestiques ou d'ouvriers saisonniers, jeunes garçons issus de familles nombreuses qui avaient trop de bouches à nourrir, jeunes garçons qui s'aguerrissaient devant les difficiles conditions de vie et de travail. Nombreux étaient alors les cadets qui émigraient vers l'Eldorado américain. Nombreuses aussi étaient les jeunes filles qui "partaient à la ville" pour "se placer bonnes".

Qui se souvient de ces moulins qui jalonnaient les ruisseaux du village, de leur canal barré par la digue, de leur chute d'eau qui actionnait les roues à aubes, des meules qui broyaient blé ou maïs, du "kala kala" émis par leurs engrenages et de la bonne odeur de farine ? Une fois par semaine, la mère de famille pétrissait une pâte au levain et cuisait de grosses miches dans le four à pain de la maison. Les pastetx, galettes de farine de maïs cuites à la poêle et dorées dans un gril devant les braises du feu de la cheminée, constituaient un plat de roi accompagnées d'un oeuf sur le plat et d'une tranche de lard.

Qui se souvient de la fromagerie installée à Garaye et d'une autre dans la maison Bergeras, de tous ces paysans qui, à pied, chaque matin d'hiver, apportaient le lait de leurs brebis dans des bidons portés sur le dos et de ces collecteurs avec leurs carrioles à cheval.

Qui se souvient du hongreur qui venait dans les fermes castrer les porcelets de 2 à 4 semaines destinés à la consommation ? Chaque famille engraissait 2 à 3 cochons dans l'année selon le nombre de bouches à nourrir. Le fermier maintenait solidement l'animal sur le flanc tout en lui écartant les pattes postérieures. De la pointe d'une lame courbe très effilée, le hongreur tranchait les testicules en un tour de main infaillible. La plaie était désinfectée à l'eau de Javel ce qui faisait redoubler les cris stridents du malheureux cochon.

Qui se souvient de la roulotte des Bohémiens tirée par un cheval ? Ils s'installaient pendant quelques jours près du pont de Larrive. Les hommes rempaillaient des chaises, les femmes accompagnées de leurs enfants colportaient dans les maisons tout un assortiment de paniers et corbeilles en osier.

Qui se souvient de ces marchands ambulants qui, à pied ou à cheval, proposaient de maison en maison, coupons de tissus, linge, sous-vêtements, tabliers et autres articles de couture ?

Qui se souvient de ces bûcherons, Espagols ou Italiens, qui abattaient les arbres avec cognée et passe-partout, de ces débardeurs qui tiraient les grumes avec leurs attelages de mules ?
Qui se souvient de ces scieurs de long qui à la demande, se déplaçaient chez les particuliers pour débiter les billes en poutres, chevrons ou planches ?
Qui se souvient de ces sabotiers qui durant l'été, dans la forêt, avec femme et enfants allaient tailler un maximum de sabots ?

Qui se souvient de cette scierie abritée dans un bâtiment tout en planches vers laquelle se dirigeaient, d'un pas lent, des attelages insolites constitués de deux "arkütxak" (en basque) sur lesquelles reposait l'imposante bille à transporter ? Tandis que la première paire de vaches tirait l'attelage, la deuxième fermait la marche en le guidant et le poussant.

Qui se souvient de ces facteurs, le képi vissé à la tête, la sacoche en bandoulière, qui, à pied et par tous les temps, arpentaient la campagne ? De la porteuse de télégramme à domicile qui comme l'oiseau de mauvais augure était le présage d' un deuil proche ou d'une nouvelle peu rassurante.

Qui se souvient du cordonnier dans son minuscule atelier où, outils bizarres et bigornes de toutes formes, se mélangeaient aux morceaux de cuirs, pots à colle, présentoirs à clous et pointes, ? D'une voix grave et posée, il rassurait le client en disant : "çà, on va essayer de faire quelque chose !"

Qui se souvient de ces hommes du feu et du fer, protégés d'un tablier de cuir, dans leur forge noircie par la fumée, du soufflet et de la braise du foyer d'où pendaient toutes sortes de pinces ? Des gros marteaux et des énormes enclumes, des clous forgés, des fers de toutes formes et tailles ?
Maréchal-ferrant, la vache bloquée dans le travail ou la jambe du cheval tenue fermement par son valet, il ferrait l'animal d'un geste sûr et précis, dans des relents de corne brûlée, sous des meuglements ou hennissements, et entouré d'une ribambelle d'enfants curieux.
Forgeron, il chauffait le fer au foyer et le martelait sur l'enclume en des gestes fermes et puissants. Le façonnage d'une hache, d'un fer d'outil, d'une herse, d'une charrue, n'avait plus de secret pour lui mais combien de secrets de fabrication a-t-il portés dans sa tombe ?
Charron, il mesurait la longueur de la jante de la roue avec le calibre ou roulette. Puis, il débitait la longueur du bandage nécessaire après avoir reporté la même longueur plus son épaisseur. Il cintrait le bandage et forgeait ses extrémités entre elles. Enfin, il dilatait le bandage métallique sur un feu dans la rue et l'ajustait délicatement à la jante de la roue placée sur un support adapté. Les enfants étaient de corvée pour remplir des seaux à la fontaine et préparer une réserve d'eau nécessaire au refroidissement du bandage qui ne devait surtout pas brûler la jante en bois.

Qui se souvient de ces cafés, du bourg et des hameaux, où revenant à pied du marché de Tardets, les paysans se reposaient un instant en buvant la "chopine" , de ces cafés où les hommes se rassemblaient après la messe dans des discussions interminables.

Qui se souvient du garde-champêtre et crieur public qui, juché sur une pierre dès la sortie de la messe et après un roulement de tambour, délivrait d'une voix de stentor son "avis à la population" ?

Qui se souvient de ces quelques gueux, réfugiés ou malheureux handicapés et rescapés de la guerre ?

En ces temps-là, si la vie était rude et pénible, le village était animé, les gens aimaient se rencontrer, discuter, faire la fête, ce qui nouait une forte solidarité entr'eux.

Retour à la page d'accueil